L’écriture de Rivoire & Cartier

Les comédies de Rivoire & Cartier peuvent prendre des formes très différentes. Pourtant, un même mouvement revient souvent : une situation paraît d’abord claire, les personnages l’expliquent ou la justifient, puis leurs propres paroles et leurs actes commencent à en révéler les contradictions. Le style de Rivoire & Cartier tient notamment à cette manière de conduire le spectateur à revoir progressivement ce qu’il croyait avoir compris.

Une manière de résumer ce fonctionnement serait :

Les personnages expliquent souvent le monde jusqu’à ce que leurs explications commencent à le défaire.

Une situation claire qui commence à se déplacer

Les comédies de Rivoire & Cartier installent souvent des situations dont les règles deviennent rapidement lisibles. Elles prennent volontiers appui sur un cadre familier — un couple, une maison, un cabinet médical, une troupe ou un village — mais peuvent aussi partir d’une prémisse beaucoup moins réaliste. Dans tous les cas, le public dispose assez tôt d’une première lecture que l’action pourra ensuite mettre à l’épreuve.

Dans Un Ravissant Petit Village, Nanteuil apparaît d’abord comme un lieu paisible où règne une belle harmonie. Puis des détails très concrets viennent troubler cette évidence : les volets sont tous bleu marine, les habitants veillent à ce que personne ne « dénote » et une association intervient dans de nombreux aspects de la vie locale.

L’harmonie n’est pas brutalement déclarée fausse. Un même mot devient progressivement capable de désigner autre chose : l’entente, mais aussi l’uniformité et le contrôle.

Toutes les pièces ne suivent évidemment pas cette trajectoire et toutes ne conduisent pas au chaos. Ce qui revient est plutôt le passage d’une situation suffisamment lisible à une situation dont la première définition ne suffit plus.

Des personnages qui expliquent leur monde

Les dialogues de Rivoire & Cartier servent souvent aux personnages à construire et défendre leur propre interprétation de la réalité.

Ils expliquent pourquoi ils ont raison, pourquoi une décision est raisonnable, pourquoi une règle existe ou pourquoi un problème n’en est finalement pas vraiment un.

Dans Adultère et conséquences, Berthier en donne une version particulièrement nette. Un client à découvert devient presque un bon client puisqu’il doit beaucoup d’argent à sa banque. L’attente d’une patiente peut devenir un exercice thérapeutique. À chaque difficulté, une nouvelle explication permet de maintenir provisoirement la situation.

Le dialogue ne se contente alors pas de commenter l’action : il fabrique la version du réel dans laquelle le personnage essaie encore d’agir.

Cette mécanique n’implique pas toujours le mensonge. Dans Meurtre au château, plusieurs personnages se caractérisent eux-mêmes en exposant très sérieusement leur conception du travail, de l’entreprise, de la politique ou de leur propre importance.

La mauvaise foi constitue donc un outil fréquent, mais la propriété plus générale est ailleurs : parler, chez ces personnages, revient souvent à produire une interprétation — et parfois à se révéler en voulant la défendre.

Quand l’explication produit sa propre contradiction

Chez Rivoire & Cartier, un raisonnement peut devenir comique précisément parce qu’il reste compréhensible assez longtemps pour que le spectateur le suive jusqu’à sa contradiction.

Dans Dialogues vagabonds, une troupe doit choisir rapidement son prochain spectacle. Ce manque de temps est en effet parfois une contrainte pour les compagnie. La méthode adoptée par la troupe paraît d’abord pragmatique. Puis les personnages expliquent qu’ils gagnent du temps en ne lisant qu’une scène sur deux.

Le déplacement est important : l’absurde n’était pas présent dans la situation de départ. Il a été produit par le prolongement d’une logique ordinaire.

L’absurde, dans plusieurs textes de Rivoire & Cartier, naît ainsi moins d’un monde arbitraire que d’un raisonnement poussé suffisamment loin pour commencer à se dérégler.

C’est pourquoi réduire le répertoire au « théâtre absurde » serait inexact. Ce mécanisme n’est qu’un de ses régimes possibles, mais il permet de comprendre pourquoi certaines scènes peuvent devenir très décalées tout en conservant une chaîne logique parfaitement identifiable.

Ce qui fait rire chez Rivoire & Cartier

Une partie du rire naît du léger décalage entre ce que le personnage continue à croire et ce que le spectateur a déjà commencé à comprendre.

Dans Adultère et conséquences, plus certains personnages cherchent à préserver une explication cohérente, plus leurs efforts permettent au public d’en voir les failles.

Dans Dialogues vagabonds, le même phénomène peut apparaître sans véritable engrenage d’intrigue : quelques questions poussent un personnage à préciser sa logique jusqu’au moment où ce qu’il croit démontrer devient précisément ce que le public commence à mettre en doute.

Dans ce type de scènes, le spectateur possède alors un demi-pas d’avance. Il a commencé à passer vers une nouvelle lecture de la situation tandis que le personnage agit encore selon l’ancienne.

Mauvaise foi, répétition et variation, accumulation, quiproquo, décalage ou ironie peuvent servir cette mécanique. Ces procédés ne constituent pas chacun une signature : ce sont différentes façons de faire apparaître la contradiction.

Le public n’est pas pour autant toujours mieux informé. Une enquête peut au contraire lui cacher longtemps des éléments essentiels. Rivoire & Cartier créent plutôt des écarts ponctuels de compréhension entre la salle et le plateau — et le rire peut naître précisément dans cet intervalle.

Quand quelque chose doit être regardé autrement

L’un des mouvements les plus transversaux du répertoire peut être décrit par le terme de requalification.

La requalification est le moment où une première définition d’un personnage, d’une situation, d’une règle ou d’un objet ne suffit plus et doit être remplacée par une autre lecture.

Trois exemples permettent de voir concrètement ce que cela signifie.

Un personnage peut changer de place

Dans Coriaces, les rôles paraissent d’abord parfaitement distribués : les Bellanger possèdent la maison ; Samantha et Tony viennent l’occuper temporairement.

Mais ces positions se déplacent jusqu’à devenir physiquement visibles. À un moment de la pièce, les deux couples apparaissent notamment dans les vêtements que portait initialement l’autre couple.

Le changement de place n’est plus seulement une idée : le plateau le montre.

Une règle peut changer de sens

Dans Un Ravissant Petit Village, les volets bleu marine paraissent d’abord participer à l’harmonie du village. À mesure que son fonctionnement apparaît, cette uniformité prend une autre signification.

Une règle apparemment anodine devient ainsi un moyen très concret d’interroger ce que le groupe appelle « harmonie ».

Un objet peut changer de fonction

Dans Adultère et conséquences, le Sleep-Fast commence comme une invention médicale. Il devient ensuite enjeu commercial, moyen de pression puis véritable machine à produire de nouvelles situations.

Le même objet demeure sur scène ; mais ce qui se transforme grâce à la pièce est sa fonction.

Toutes les composantes de toutes les pièces ne sont évidemment pas requalifiées. Mais ce déplacement de sens apparaît dans des formes assez différentes du répertoire pour constituer l’un de ses principes structurants.

Les valeurs à l’épreuve de leurs conséquences

Les comédies de Rivoire & Cartier peuvent aborder des questions sociales ou morales sans imposer systématiquement au spectateur une morale explicite.

Elles procèdent souvent autrement : une valeur, une règle ou une position est mise en situation, puis confrontée à ce qu’elle produit réellement.

Dans Meurtre au château, plusieurs personnages utilisent des mots et des raisonnements valorisants pour présenter leur activité, leur responsabilité ou leur réussite. Mais leurs discours prennent une autre signification lorsqu’ils sont rapprochés des pratiques et des intérêts qui apparaissent peu à peu.

Dans Un Ravissant Petit Village, le terme « harmonie » subit le même test : ce n’est pas le mot qui est attaqué, mais ce que l’organisation concrète du village permet d’en comprendre.

Cette mécanique ne conduit donc pas à une doctrine simple du type individu contre groupedominé contre dominant ou liberté contre règles. Selon les œuvres, les places circulent, les rapports de force s’inversent et une position initialement fragile peut elle-même devenir dominante.

La satire vise ainsi volontiers les raisonnements par lesquels une règle, une valeur ou une position cherche à se présenter comme naturellement légitime.

Le texte donne parfois moins une morale au spectateur qu’il ne lui retire la possibilité de continuer à croire innocemment à la première version de la situation.

Une écriture qui prend corps sur scène

Chez Rivoire & Cartier, un changement de sens peut devenir visible dans les corps, les espaces, les objets et la circulation scénique.

Dans Coriaces, le décor reste la même maison, mais son sens évolue avec ceux qui l’occupent, ceux qui y donnent des ordres et ceux qui semblent en contrôler les usages. Le décor reste stable ; sa signification bouge.

Dans Adultère et conséquences, le cabinet médical et ses différents accès déterminent aussi qui peut voir qui, qui risque d’être découvert et à quel moment une information devient dangereuse.

Le temps participe lui-même à cette construction.

Le rythme ne sert pas seulement à faire avancer l’action : il règle aussi le moment où le public comprend.

Une information peut être donnée, puis un silence ou une courte suspension permettre à la salle d’en saisir l’enjeu avant que la réplique suivante, une entrée ou un geste n’en déclenche la conséquence.

Rythme ne signifie donc pas vitesse constante.

Un silence peut être aussi efficace qu’un échange rapide s’il donne au spectateur le temps nécessaire pour comprendre ce qui vient de changer.

Pour une troupe, la conséquence est très concrète : l’efficacité de ces comédies ne dépend pas seulement de la vitesse ou des répliques, mais aussi de la précision des situations, des places et du temps laissé au public pour comprendre.

Cela explique également pourquoi certaines scènes gagnent à ne pas souligner systématiquement le gag. Le personnage peut prendre très au sérieux la logique que le public, lui, est déjà en train de regarder autrement.

C’est en ce sens que « des comédies écrites pour être jouées » ne renvoie pas seulement à la variété des distributions ou à la faisabilité des spectacles. Une partie du sens est conçue pour passer par la présence physique des comédiens, l’espace, les objets et la relation temporelle entre la scène et la salle.

Voir les prochaines représentations des pièces de Rivoire & Cartier.

Cinq pièces, cinq portes d’entrée dans cette écriture

Un Ravissant Petit Village
Pour voir comment une valeur comme l’« harmonie » peut progressivement changer de sens.

Adultère et conséquences
Pour voir comment les explications improvisées et la mauvaise foi peuvent produire directement de nouvelles situations.

Coriaces
Pour voir comment les rapports de pouvoir deviennent visibles dans les corps, les costumes et l’occupation d’un espace.

Dialogues vagabonds
Pour voir comment une logique ordinaire peut se dérégler par son propre développement.

Meurtre au château
Pour voir comment des personnages se révèlent à travers les discours qu’ils utilisent pour légitimer leur position.

Ces mécanismes n’imposent pas un genre unique. Ils peuvent traverser un vaudeville, une comédie noire, des dialogues ou une enquête. Des œuvres très différentes restent ainsi reliées par une même manière de mettre les personnages, leurs raisonnements et leurs certitudes à l’épreuve de la scène.

Voir les pièces de Rivoire & Cartier sur scène

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