Distribuer les rôles

Vous pensiez que la mise en scène d’une pièce commençait à la première répétition ? Vous vous trompiez ! Le premier acte concret de mise en scène est la distribution des rôles. Quel acteur ou quelle actrice pour jouer ce personnage ? Votre choix aura de lourdes conséquences.

La pièce que vous avez l’intention de monter est entre vos mains. Vous l’avez lue et relue et vous en possédez maintenant une vision dramaturgique. Autrement dit : vous savez quelle histoire vous avez envie de raconter. La première lecture est en vue. Vous êtes sans doute celui ou celle qui va assurer la mise en scène de la pièce. Il vous revient donc de faire la distribution des rôles. Elle vous permettra de commencer à construire concrètement le spectacle.

Qu’est-ce que ça veut dire, « distribuer les rôles » ? Il s’agit d’attribuer chaque personnage aux acteurs et aux actrices qui seront chargés de les interpréter.

Dans la tradition classique, les rôles correspondaient à des « emplois ». Un « emploi » était une catégorie de rôles requérant un physique, une voix, une humeur. Chaque comédien ou comédienne était rattaché-e à un certain « emploi » et ne pouvait en sortir.

Les emplois au théâtre

En France, la nomenclature classique des emplois s’est progressivement établie jusqu’à s’imposer au XVIIIe siècle. Les rôles des diverses pièces furent donc classés en « emplois », qui permettaient à certains acteurs de les jouer, tout en les interdisant aux autres.

Ainsi, pour la tragédie, chez les hommes, on trouvait les premiers rôles (Néron dans « Britannicus »), les seconds rôles (Britannicus), les rois (Thésée dans « Phèdre »), les troisièmes rôles (Narcisse dans « Britannicus »), les confidents (Arsace dans « Bérénice »). Chez les femmes, il y avait les reines (Andromaque), les premiers rôles (Phèdre), les grandes princesses (Hermione dans « Andromaque »), les jeunes princesses (Aricie dans « Phèdre ») et les confidentes.

Hermione dans Andromaque de Racine, gravure originale du XIXe siècle.
Hermione dans « Andromaque » de Racine, gravure originale du XIXe siècle.

Pour la comédie, les femmes jeunes comportaient des ingénues (Agnès dans « L’École des femmes »), des amoureuses (Éliante dans « Le Misanthrope »), des jeunes premières (Élise dans « L’Avare »), de grandes jeunes premières (Elvire dans « Dom Juan »), de grandes coquettes (Célimène dans « Le Misanthrope »). Les hommes se répartissaient en amoureux (Damis dans « Le Tartuffe »), jeunes premiers (Valère dans « Le Tartuffe »), petits-maîtres ou petits-marquis (Acaste dans « Le Misanthrope ».

Les emplois les plus âgés comptaient les mères nobles (Philaminte dans « Les Femmes savantes »), les duègnes (Madame Pernelle dans « Le Tartuffe », les barbons (Harpagon dans « L’Avare »).

Un peu à part, il y avait les raisonneurs (Cléante dans « Le Tartuffe »).

Chez les valets, on trouvait les valets de grande livrée (Scapin) et de petite livrée (La Flèche dans « L’Avare »), des servantes ou des paysans.

Un système abandonné ?

Ce système est de nos jours récusé. Et pourtant… ne voit-on pas toujours des acteurs ou des actrices éternellement cantonnées, parfois malgré qu’ils en aient, dans le même type de rôle…

La distribution des rôles, aujourd’hui, semble être le premier acte concret de mise en scène. Une distribution « à contre-emploi » pouvant éclairer d’un jour nouveau un personne que l’on pensait connaître.

Mais comment faire ? Il faudra, pour chaque rôle distribué, faire un exercice de visualisation et d’écoute : l’acteur ou l’actrice que vous imaginez se glisse-t-il-elle dans les mouvements du personnage ? Essayez d’entendre telle ou telle réplique avec le son de la voix de l’acteur ou l’actrice pressentie. Cela apporte-t-il quelque chose au texte ? Les mots de la pièce s’en trouvent-ils mis en valeur ?

Le choix d’un acteur ou d’une actrice pour tel ou tel rôle aura un impact déterminant. Le Don Juan joué par Daniel Mesguish était la sophistication incarnée, tandis que celui que proposait Andrej Seweryn était toute puissance. Quant à la composition de Michel Piccoli, elle est parfois inquiétante.

Dom Juan de Molière, gravure du XIXe siècle.
Don Juan, gravure du XIXe siècle

Le comédien marque puissamment le personnage de son empreinte et infléchit dès le départ l’histoire racontée. On mesure ici combien distribuer les rôles est une phase stratégique dans le processus de production du spectacle.