Le comique de répétition, de Molière à la sitcom

Pourquoi refaire la même chose fait (encore) rire

Pourquoi un personnage qui répète toujours la même erreur, la même phrase ou le même geste finit-il par déclencher le rire, parfois même plus sûrement qu’en faisant quelque chose de surprenant ? Du théâtre de Molière aux sitcoms contemporaines, le comique de répétition traverse les siècles sans perdre de sa force. Il repose sur un paradoxe simple : ce n’est pas la nouveauté qui fait rire, mais l’attente comblée, puis déjouée, d’un retour.

Comprendre ce ressort comique, c’est entrer au cœur de la mécanique du rire. Pour une troupe, un metteur en scène ou un interprète, c’est aussi un outil précieux : bien maîtrisé, il structure le rythme, renforce les personnages et garantit une efficacité scénique redoutable.

Qu’est-ce que le comique de répétition ?

Le comique de répétition repose sur la réapparition d’un élément identifiable : une situation, une réplique, un comportement, un trait de caractère. À chaque retour, le spectateur reconnaît le motif, et c’est cette reconnaissance qui déclenche le rire.

Mais attention : la répétition n’est jamais une simple redite. Elle fonctionne parce qu’elle apporte des phénomènes d’accumulation, de déplacement, d’amplification ou d’amenuisement. Henri Bergson parlait d’une “mécanique plaqué sur du vivant” : un personnage agit comme une machine, incapable de s’adapter, tandis que le monde autour de lui évolue.

Dans le théâtre comique, ce ressort est d’autant plus puissant qu’il crée une complicité immédiate avec le public. Une fois la règle comprise, chaque nouvelle occurrence devient une promesse de rire.

Molière, architecte de la répétition comique

Chez Molière, le comique de répétition est omniprésent. Il ne s’agit jamais d’un simple gag, mais d’un principe structurant.

Prenons Harpagon dans L’Avare. Il veut marier sa fille Élise à un riche barbon, d’autant qu’il s’engage à la prendre sans dot. La dot était une somme d’argent que les pères offraient à leur gendre lors de la conclusion d’un mariage. 

L’intendant d’Harpagon, Valère, secrètement amant d’Élise, tente de raisonner Harpagon. Pourtant, ce dernier se contente de répondre aux objections de Valère un simple « sans dot ». Outre le fait d’installer un comique de répétition, la réitération de l’expression donne du rythme à la scène et exprime l’obsession d’Harpagon pour l’argent. Chez Molière, la répétition sert donc trois fonctions majeures :

  • Caractériser les personnages (ils sont définis par ce qu’ils répètent),
  • Installer un rythme (le public “sait” quand le rire arrive),
  • Produire du sens (le rire révèle une critique sociale ou morale).

Du vaudeville à la sitcom : la répétition comme moteur narratif

Ce principe, aujourd’hui, n’a pas disparu. Il s’est déplacé, adapté, modernisé.

Dans le vaudeville, le comique de répétition peut prendre la forme de portes qui claquent mais plus encore, de portes qui s’ouvrent. Ainsi, dans La Puce à l’oreille de Georges Feydeau, un des personnages n’est présent que pour activer un comique de répétition. Il s’agit du personnage de Rugby, dans l’acte II. 

Comme un diable qui sort de sa boîte, il surgit bien souvent de sa chambre en lançant « Nobody Call ? » Ce faisant, il interrompt les échanges des personnes se trouvant devant sa porte. Cela est d’autant plus comique lorsque ces échanges ont une dimension intime. Le comique de répétition rejoint ici le comique d’interruption. 

Comique de répétition et comique de situation : un duo indissociable

On oppose parfois ces ressorts comiques, à tort. En réalité, le comique de répétition est presque toujours adossé au comique de situation.

Une situation drôle isolée fait sourire. Une situation drôle qui revient, sous contrainte, devient un moteur de rire durable. La répétition donne de l’épaisseur au comique de situation : elle le transforme en mécanisme plutôt qu’en accident.

À moins que ce ne soit l’inverse : la réitération d’un acte ou d’une parole, à condition, comme le précise Bergson, qu’elle soit faite à une certaine vitesse, disons un bon rythme, crée une situation dans laquelle l’humain se comporte comme une machine. On retrouve ici la fameuse expression de Bergson, déjà citée, affirmant que le comique est une « mécanique plaquée sur du vivant ». Mais la répétition est aussi à mettre en liaison avec le comique de type « animal » : ainsi de Rugby, cité plus haut, qui déboule sans cesse hors de sa chambre comme sous l’empire d’une pulsion irrépressible. 

On trouve aussi ce comique dans le genre audiovisuel de la « sitcom ». Le mot « sitcom » est la contraction de l’expression anglaise « situation comedy », que l’on peut traduire par comédie de situation. Une sitcom est un format de fiction comique sériel, apparu à la radio puis à la télévision, fondé sur la répétition de situations, de lieux et de personnages dans un cadre narratif stable.

Dans Friends, l’un des exemples les plus célèbres de comique de situation fondé sur la répétition est la scène où Ross tente de faire monter un canapé dans un escalier exigu.

La situation est simple :

  • Ross est en haut,
  • Chandler et Rachel sont en bas de l’escalier,
  • le canapé est coincé dans l’angle.

Ross donne alors un ordre censé résoudre la situation :

« Pivote ! »

Ce qui fait rire n’est pas l’ordre en lui-même, mais sa répétition obstinée.

Le schéma se répète :

  1. Ross crie « Pivote ! ».
  2. Chandler et Rachel obéissent.
  3. Le canapé ne bouge pas.
  4. La situation empire.
  5. Ross recommence — plus fort, plus nerveux, plus absurde, jusqu’à ce que Ross se mette à répéter « tais-toi ! » 

De Rugby à Ross : la continuité du comique de répétition

Rugby surgit toujours avec son « Nobody call ? ».
Ross répète toujours « Pivot ! ».

Dans les deux cas :

  • une réplique devient un signal comique,
  • sa répétition sabote toute tentative de résolution,
  • le personnage est prisonnier de son propre réflexe.

C’est exactement cette logique qui relie le vaudeville à la sitcom :
le rire naît de la persistance aveugle face à une situation insoluble.

Le comique de répétition dans le théâtre comique contemporain : La Cantatrice chauve de Ionesco

La dernière scène de La Cantatrice chauve constitue l’un des exemples les plus radicaux de comique de répétition au XXᵉ siècle. Ici, la répétition ne sert plus à caractériser un personnage, ni à faire avancer une intrigue : elle devient le sujet même de la scène.

Une répétition sans progression dramatique

Contrairement à Molière ou au vaudeville, où chaque répétition aggrave une situation identifiable, la scène finale d’Ionesco repose sur une répétition sans résolution possible.

Les répliques s’enchaînent selon plusieurs régimes répétitifs :

  • répétition phonétique (kakatoèscacadecacaoyers),
  • répétition syntaxique (Les chiens ont des puces),
  • répétition rythmique (listes, accumulations),
  • répétition contradictoire (C’est par là / c’est par ici).

Mais ces répétitions ne corrigent rien, n’éclairent rien, ne produisent aucune information nouvelle. Elles tournent à vide.

Le spectateur comprend rapidement que la mécanique ne vise plus un effet ponctuel, mais un effondrement du sens par saturation.

Du comique de reconnaissance au comique d’épuisement

Dans le vaudeville ou la sitcom, la répétition fonctionne parce que le public reconnaît un motif :

  • Rugby surgit → interruption
  • « Pivote ! » → le canapé ne bouge pas

Chez Ionesco, la reconnaissance ne débouche plus sur un plaisir anticipatif, mais sur une fatigue volontairement organisée. Le rire, quand il survient, est un rire nerveux, parfois inconfortable.

La répétition n’est plus un ressort comique au service du public :
👉 elle devient une agression rythmique, une logorrhée incontrôlable.

Une scène construite comme une montée mécanique

La didascalie finale est essentielle :

« sur un rythme de plus en plus rapide »

Ionesco reprend ici exactement la logique de l’emballement vaudevillesque, mais en la vidant de tout enjeu concret.
Il ne reste que :

  • le rythme,
  • la répétition,
  • la violence sonore.

Le langage se réduit à une matière brute, purement mécanique. Les personnages ne parlent plus pour communiquer, mais pour occuper l’espace sonore.

C’est le comique de répétition porté à son point de rupture.

La répétition comme critique du langage

Là où Molière utilisait la répétition pour dénoncer un vice (l’avarice, la jalousie), et Feydeau pour piéger ses personnages dans une mécanique sociale, Ionesco va plus loin :

👉 il montre que le langage lui-même est devenu répétitif, automatique, vide.

La fameuse alternance finale : « C’est pas par là / c’est par ici » fonctionne comme une parodie de dialogue, où chaque réplique annule la précédente sans jamais produire de sens commun.

La répétition ne crée plus du comique de situation, mais une situation d’absurdité totale, où parler revient à ne rien dire.

Pourquoi le comique de répétition fonctionne si bien sur scène

Pour une compagnie, le comique de répétition présente plusieurs avantages concrets :

  • Lisibilité immédiate pour le public, même non averti,
  • Sécurité comique : le rire repose sur une mécanique éprouvée,
  • Confort de jeu pour les interprètes, qui peuvent affiner un motif,

C’est aussi un ressort très efficace pour des compagnies amateures : une bonne répétition comique se travaille, se précise, se règle — elle ne dépend pas d’un “coup” ou d’un effet isolé.

Le comique de répétition comme signature d’auteur

Chez Rivoire & Cartier, ce principe n’est jamais utilisé comme une facilité. Il s’inscrit dans un parti-pris d’auteurs : faire du rire un révélateur, pas un simple ornement.

La répétition met en lumière ce qui bloque, ce qui coince, ce qui résiste au changement. Elle dit quelque chose des personnages — et, par extension, de nous. C’est en cela qu’elle reste profondément théâtrale, même lorsqu’elle dialogue avec des formes populaires comme la sitcom.

👉 Pour voir comment ces mécanismes sont exploités concrètement, vous pouvez explorer nos comédies théâtrales à télécharger, pensées pour allier efficacité comique et plaisir de jeu.

Questions sur le comique de répétition

Le comique de répétition n’est-il pas lassant pour le public ?

Non, à condition que chaque répétition apporte une variation : contexte, enjeu, intensité. Ce n’est pas la redite qui fait rire, mais l’évolution du motif.

Quelle différence entre répétition comique et running gag ?

Le running gag est une forme de répétition. Le comique de répétition est plus large : il peut structurer un personnage, une scène ou une pièce entière, s’attacher à un geste, une parole, un son, etc.

Ce ressort fonctionne-t-il encore aujourd’hui ?

Oui, massivement. Il est au cœur des sitcoms, du théâtre de boulevard contemporain et de nombreuses comédies actuelles.

Est-ce adapté à une troupe amateure ?

Parfaitement. C’est même l’un des ressorts les plus sûrs pour garantir un rire partagé et un jeu collectif solide.

Pour prolonger la réflexion


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